Nous avons marché dans le pays des minorités du Sud de la Chine

 

La Chine, même pour le voyageur des temps modernes que nous sommes devenus, c'est un autre monde, une destination à part, une destination empreinte de mystères, un mélange confus de craintes et d'attraits.

15 heures de voyage et l'arrivée à Guangzhou (Canton) met déjà à mal quelques clichés. Ici la France est en retard, c'est la course aux dernières technologies, à l'hyper luxe, à l'élégance et à l'importation du bon goût occidental. Pour voyager en Chine, il faut se blinder peut-être encore plus qu'ailleurs et rester vigilant, la moindre démarche peut réserver des surprises. Après une prise de contact en douceur dans le confort des hôtels chinois, nous partons pour les régions des minorités, aux confins des provinces du Guangxi, du Hunan et du Guizhou. C’est là que paradoxalement une Chine millénaire a survécu au cataclysme de la révolution culturelle et qu’une masse laborieuse continu de s’épuiser pour survivre.

 

La rivière Li

 

Le départ d'une gare de bus chinoise est déjà une expérience, un étourdissement des sens, un mélange de modernisme dernier cri et de vestiges d’une autre époque, des billets à contrôle optique pour embarquer des canards en vrac... l'ancêtre chinoise ridée qui côtoie la jeune séductrice chinoise habillée court et dernier cri et quelques rares touristes téméraires qui essaient de trouver le bon bus.

Une nuit de voyage en bus couchette, quelques arrêts impératifs dans des aires désertes à ces heures indues, tantôt gigantesques, tantôt d'une autre époque mais qu’importe à partir du moment où elles servent à quelques impérieux besoins. L'arrivée à Yangshuo est riche en promesse, ici ça sent les vacances, l’oisiveté, les rues et les ruelles ont oublié Confucius pour se vouer au culte d’une consommation effrénée. La jeunesse chinoise et des familles besogneuses 350 jours par an, déferlent ici pour quelques jours ou quelques heures pour tenter d’oublier qu’ailleurs et le reste de l’année, c’est moins drôle. Pourtant on sent presque que le calme d’une Chine légendaire n’est plus très loin, le tourisme à la recherche de grand espace sera irrésistiblement conduit vers la rivière Li qui serpente dans un décor tourmenté au milieu d’un vaste massif karstique exhibant une débauche de formes en pain de sucre.

Nous sommes sous le tropique du Cancer. Ces pains de sucre sont souvent couverts d’une végétation luxuriante. Ils portent des noms hyper-réalistes : collines du Pinceau, des coqs combattants, du billet de 20 Yuans…Ces monts aux contours étranges flottent dans un paysage vaporeux qui dégage une atmosphère apaisante. Il faut quitter la vie frénétique de Yangshuo, se laisser glisser sur la rivière sur de frêles embarcations de bambou puis accoster dans l’un de ces petits débarcadères qui desservent des hameaux et des ermitages oubliés. Même si l’écho de la civilisation parvient dans ces havres de paix, on plonge pour quelques heures dans une vie paisible. Ainsi ce temple bouddhiste au bout d’un cheminement au milieu des jardins au pied d’une grotte immense témoigne encore d’une ferveur intacte dans un monde où s’entrechoque culte de la sérénité et de la versatilité mercantile.

L'échine du dragon

 

De Yangshuo nous avons ensuite gagné la petit ville de Longsheng, circulez il n’y a rien a voir. L’intérêt est plus haut puis la région de Longji (Echine du dragon) célèbre pour ces milliers de petites rizières en terrasses. En cette fin du mois de mai, il y règne une activité intense. Les terrasses sont mises en eau et labourées avec un buffle impassible qui tourne inlassablement dans un espace de quelques mètres carrés, guidé par un paysan  pataugeant dans la boue jusqu’aux genoux, sous l’œil de centaines de touristes chinois venus de la ville pour quelques heures seulement, à notre grand soulagement. Le village de Ping’an est un gros bourg de plusieurs centaines de maisons de bois qui ont pour la plupart été transformées en auberge familiale ou en hôtel. En effet Ping’an est devenu une destination de prédilection pour les touristes chinois surtout les fins de semaine. Hormis quelques-unes qui se doivent proposer un grand luxe pour retenir le touriste chinois pointilleux sur son confort, la grande majorité propose un hébergement plus modeste. En dehors du sentier principal, le village conserve un cachet certain. La vie courante se perpétue de manière traditionnelle, et le soir lorsque le flot touristique a déserté l’endroit pour le confort des hôtels de Guilin, le calme enveloppe les ruelles faiblement éclairées et on replonge dans une autre époque. Les minorités Dong, Miao, Yao, Zhuang se sont refugiées dans ces collines isolées au XII ème siècle et les ont façonnées pour en extraire leur survie. Cette symphonie entre l’homme et la nature a modelé le paysage en des milliers de minuscules terrasses empilées parfois de façon vertigineuse. Le déploiement à perte de vue de ces espaliers verdoyants a inspiré l’appellation évocatrice d’Echine du Dragon. La campagne environnante, accessible par de petits sentiers, reste propice aux escapades. Certains chemins conduisent en quelques heures vers des hameaux isolés. Sur le chemin, on y rencontre une ribambelle de villageoises qui veulent vous servir de guide et vous inviter à manger, ces sont les femmes Yao, avec leurs beaux costumes rose brodés, leurs lourds bijoux et leurs longs cheveux touchant parfois le sol ! Cependant, si vous préférez randonner seul, celles-ci peuvent se révéler particulièrement tenaces et obstinées, voire insupportables. Une superbe randonnée de 5 à 6 heures à travers les rizières en terrasses et les villages de minorités typiques, Zongliu, Tiantou pour atteindre Dazhai. Dazhai est l’un de ces villages importants encore oublié par le tourisme de masse car très loin de tout, ce qui n’intéresse que modérément le touriste chinois

C’est certain, cette région s’ouvre à peine au tourisme et réserve d’immenses possibilités, cependant pour quelque temps encore, ces havres de paix resteront difficiles à dénicher, peut être même que c’est le but non avoué. Tant mieux pour les touristes rebelles et décalés que nous sommes. Quelques centres aménagés à grand frais, d’un goût douteux, sont destinés à attirer un tourisme de masse, des Disneyland à la chinoise avec des entrées monumentales pour les nostalgiques d’un régime dont les vertus ne font plus recette. Des contrées quasi désertes où il fait bon marcher dans un environnement encore largement intact, en passant par les parcs superbement aménagés pour permettre aux citadins de se relaxer, jusqu’aux foules des grands sites touristes, la Chine, pays de contrastes extrêmes réserve un éventail quasi inépuisable d’itinéraires, à chacun d’y trouver son chemin.

 

Sylvie et Gilbert Boué, Christiane et André Roche, Maolan et Jean-Pierre Girolami

 

Zaozhing au milieu de nulle part,  

 

A peine 150 km plus à l’Ouest et on s’enfonce encore davantage dans une nature intacte. On pénètre dans la province du Guizhou, l’une des plus isolées et pauvres de la Chine,  une route par endroit dans un état épouvantable reste le seul axe reliant Sanjiang à Kaili. De temps en temps de très grosses villes, à coup sûr des dizaines de milliers de gens, pas question, ici de vivre sa vie paisiblement dans un cadre paradisiaque en se faisant oublier. Il faut rester grouper …peut être pour être mieux surveillé… c’est ce qu’on pourrait penser.

Les ponts du Vent de la Pluie

 

De la région Longji, nous sommes partis vers la grande ville Sanjiang puis vers la vallée du superbe village de Chengyang habité par la minorité Dong. On y trouve le plus impressionnant pont du Vent et de la Pluie : le pont Yongji. Selon les mythes chinois, il fut construit en l’honneur d’un Dragon qui aurait sauvé une femme tombée dans la rivière en voulant la traverser. L’architecture Dong du village y est remarquable, intacte et les constructions en cours se font toujours selon la tradition ancestrale.

L’attrait de ce petit village Dong réside en son impressionnante Tour du Tambour vieille de 80 ans. Les dimensions et la technique utilisées sont remarquables. Un magnifique et encore méconnu Pont du Vent et de la Pluie se dresse sur le chemin pavé qui mènera au grand temple Sanwang gong (Palais des trois Princes), dédié au Roi Bambou, mythologiquement trouvé par une femme dans une tige de bambou et devenu grand guerrier, et à ses deux fils. Le temple est surmonté de sa petite scène de théâtre qui servait autrefois à divertir les hommes et démontrer leur intérêt pour les dieux lors des fêtes de temples (miaohui). Les environs du village de Chengyang sont constitués d'un chapelet de petits villages où la vie semble ne pas avoir changé depuis plusieurs décennies, même si ça et là, quelques signes de modernité apparaissent. Une partie importante des collines est dédiée à la culture du thé et l’activité y est intense, la collecte de jeunes pousses a commencé. Pendant 4 jours nous ne croiserons aucun autre marcheur…tout au plus quelques très rares minibus faisant un arrêt minuté devant le plus célèbres des Ponts, ignorant l’existence des autres…

Finalement, il faudra plus de 4h pour parcourir les 200 km qui séparent Sanjiang de Zhaoxing, il paraît qu’il faut 2 jours de bus. L'arrivée à Zhaoxing est riche de promesse, un gigantesque village de bois aux constructions harmonieuses, plus d’un millier de maisons bouchent l'étroite vallée. Il y règne une activité importante, les boutiques sont très nombreuses, quelques hôtels, de très nombreux restaurants pris d'assaut par les charters chinois qui n’ont rien de l’aventurier contemplatif et semblent se complaire davantage dans le bruit et la grande bouffe que devant un paysage si bucolique soit-il.

La route est très souvent déserte se frayant un chemin au milieu d’un relief difficile, les panneaux indicateurs sont certainement trop chers et jugés inutiles. Pour désenclaver la région, il a été décidé de construire une somptueuse autoroute pas encore en service avec lequel nous jouons à cache-cache. De gigantesques ponts enjambent les vallées, des tunnels vont au plus court, mais les sorties sont rarissimes alors…la région risque de rester aussi enclavée, comme si le but principal était de relier au plus vite les grandes urbanisations et de laisser les paysans gratter la terre. 

Encore une énorme bourgade de bois aux maisons gigantesques regroupées le long d’une petite rivière.

Après quelques tentatives nous trouvons un logis. Le village est dense et peuplé, on y fabrique les résistants tissus Dong que les femmes martèlent inlassablement pour fixer la teinture. Il reste encore des sentiers non balisés qui vont se perdre dans des coins intacts à quelques heures à peine de l’agitation mercantile. La montée vers Tang An permet de traverser des hameaux pour quelques temps encore, hors du temps, tournés vers la culture du riz, une vie sociale organisée autour de ces superbes tour de bois qui occupent les centres des villages où les vieux aiment à se retrouver pour jouer aux cartes, aux dominos, fumer leurs longues pipes et laisser filer un temps chèrement acquis.