Editorial
Exotisme ou pauvreté ?
Ne confondons pas…
Depuis le temps que je reviens inlassablement au Népal, à la poursuite de sensations qui s’enfuient sans cesse, je comprends toujours aussi mal comment ce pays fonctionne… les premières fois j’ai trouvé cela dépaysant, régénérant, … les qualificatifs manquent… bref magique… ça l’est toujours. C’est quasiment avec la même sensation d’ivresse qu’à mon arrivée je quitte l’inquiétant aéroport de Kathmandu pour plonger dans le chaudron de la ville, c’est toujours avec la même mélancolie que je quitte cette gigantesque poubelle à la limite de l’asphyxie.
Parfois dépaysement peut rythmer avec exotisme, c’est en partie vrai seulement, en particulier au Népal, car ce que d’aucun pourrait prendre pour de l’exotisme n’est souvent maintenant plus que de la pauvreté.
En fait ce pays ne fonctionne pas, le pourra-t-il encore d’ailleurs? Il survit et en matière de survie il confine à l’expertise. Sans être rabat-joie, ce pays est l’un des 10 plus pauvres du Monde « selon les agences de notation expertes en barèmes opaques et calculs non-reproductibles !!! qu’elles n’appliquent qu’aux autres mais surtout pas à elles-mêmes » et il est bien parti pour devenir le plus pauvre… ainsi il sera au moins premier quelque part… mais le pays recèle au moins une richesse, certes non commercialisable, sinon il serait riche… sa joie de vivre.
Peuple travailleur s’il en est, peuple non assisté, peuple ignoré, mais peuple crédule exploité par les chants des sirènes tour à tour religieuse, politiques, idéologiques, économiques et maintenant touristiques… Les catalogues en papier glacé, rivalisent d’imagination, du marchez utile, au marchez propre, aux nouvelles destinations pour découvertes du déjà vu. Pourtant, c’est comme les icebergs on ne voit qu’un dixième de la réalité. On croise de plus en plus sur les sentiers du Népal des gamins qui disent tous en cœur avoir 16 ans et porter 25 Kg… qu’ils posent portant tous les 500 mètres. On croise de plus en plus des guides, cuisiniers et autres personnels qualifiés parlant souvent plusieurs langues s’engageant dans un trek sans avoir reçu le règlement complet du précédent. On se heurte de plus en plus à des réservations capricieuses à géométrie variable car les compagnies aériennes sont aussi le giron de 2 ou 3 vendeurs de rêve qui se partage le gâteau. Certes aucune loi, ni règlement ne pourront avoir raison des perversions nées de la course à la rentabilité. Il ne s’agit pas de tondre le touriste, quelque part ça fait partie de sa contribution, mais il s’agit de mettre en coupe organisée la plus prometteuse richesse du pays, de scier la branche aux fruits d’or et de planter des arbres qui ne pousseront pas si on plante pas les bons. Alors c’est vrai que quand je croisse des randonneurs qui acheté à grand frais auprès de grandes enseignes, le privilège de marcher à vide mais qui se plaignent que les porteurs rechignent à camper à tel ou tel camp de base parce qu’il fait froid, je reste difficilement calme… quand on pense que la pauvreté est difficile à vendre on se trompe.
C’est vrai aussi que notre marge d’action est limitée, mais le tourisme organisé par quelques uns au profit d’eux mêmes n’est probablement pas la meilleure garantie de succès, c’est du court terme. Le développement à long terme ne peut que se nourrir de la diversité. Ce pays est profondément croyant et nombreux de ses rites sont solidement enracinés dans des croyances séculaires cela peut paraître exotique mais c’est aussi très respectable, le porteur homme ou femme, jeune ou vieux qui croule sous des charges plus lourdes que lui, l’ouvrier qui construit ces nouveaux immeubles qui nourrissent la spéculation pour sa survie quotidienne, ça c’est de l’extrême pauvreté. Amis trekkeurs quand vous aurez chaussé vos gros souliers ne soyez pas dupes, ne confondez pas exotisme et pauvreté. Quand les pauvres n’auront plus le sourire ce pays aura perdu son âme.
Jean-Pierre Girolami