Kangchenjunga , chemins de solitude

 

Si le trek du Kanchenjunga a joué avec nos nerfs et nos jambes en raison d’une météo et de sentiers fracassés, « le Kanch », comme on le nomme pour faire simple, va aussi poser un défit aux inconditionnels de l’orthographe. Nommé tantôt Kanchenjunga, tantôt Kangchen Dzö-nga, ou Kachendzonga, ou Kangchanfanga, il n’y aurait donc pas, un Kanch, mais des Kanchs ? Et…c’est exact ! Cette complexité est déjà inscrite dans sa géographie. Un massif gigantesque et complexe, qui surpasse tout ce que j’ai pu voir en Himalaya.

Situé très loin à l’Est du Népal, sur la frontière indo-népalaise entre le district de Taplejung et l'état indien du Sikkim d’où il peut être vu notamment de la capitale Gangtok. Avec une altitude de 8 586 mètres, c'est le troisième plus haut sommet sur Terre, après l’Everest et le K2. Point culminant de l'Inde. Jusqu'en 1852, il fut considéré comme le plus haut sommet du monde. Le Kangchenjunga est plus qu’un sommet, il forme toute une chaîne de sommets satellites reliés entre eux par des arêtes enneigées ou glacées qui se déploient vers le sud jusqu'à la ville indienne de Darjeeling distante de 5 km. Kangchenjunga signifie en tibétain « les cinq trésors des neiges » (cf. le livre du même nom du disparu Pierre Beghin qui, en 1983, fut le premier à en réaliser l’ascension solitaire sans oxygène, excusez du peu !). Malgré sa signification, il ne comporte que quatre sommets majeurs : le sommet Sud (8 490 m), le sommet central (8 496 m), le sommet principal au nord (8 586 m), qui est relié au sommet Ouest ou Yalung Kang (8 505 m).

Kangchenjunga est l'appellation officielle adoptée par la Royal Geographical. En langue locale Limbu, il est appelé Sewalungma ce qui signifie « la montagne à laquelle on offre les remerciements ». Sewalungma est considéré comme sacré dans la religion Kiranti d’où l’abondance d’offrandes que nous verrons à Oktand, le camp de base Sud.

Arriver au point du départ du trek pour le Kang est un voyage en soi. Cela débute par un départ très matinal de l’hôtel pour une longue attente à l’aéroport. Au Népal le touriste doit se lever avant le brouillard, quitte à se recoucher si le mal persiste…Il faut bien tuer les temps morts. Ce jour-là, le brouillard s’est aussi levé et nous avons fait un vol superbe où ont défilé, Sishapangma, Cho-Oyu, Everest Lotse, Makalu et Kangchenjunga, pas moins de 6 sommets de plus de 8000 m en 45 mn de vol pour atterrir à Bhadrapur, une des plus vieilles villes du Népal, « la ville du thé », à quelques 100 m d’altitude !!!. Kumar « Mac Gyvers », l’homme de toutes les situations est là depuis la veille, avec un bus « de luxe » …et heureusement qu’il était « de luxe » ce bus.

Très vite nous quittons les plaines chaudes du Terai pour les collines verdoyantes annonçant le Sikkim. Les plantations de thé d’Ilam, soigneusement entretenues, défilent. Une première nuit dans un petit hôtel d’Ilam donne le ton, les étoiles resteront dehors mais en tout cas pas sur le fronton dudit hôtel. Une journée et demie de bus à travers les collines par une route tortueuse à souhait pour joindre Taplejung et avoir enfin le privilège de marcher. Moment toujours émouvant des retrouvailles avec l’équipe arrivée depuis 2 jours.

Tout est prêt pour que la fête commence.

La première partie de l’itinéraire est une très longue marche d’approche, dans des rizières luxuriantes avec des maisons bien tenues, fraîchement badigeonnées de neuf. Nous sommes en période de fêtes et il ne faut pas indisposer les nombreuses divinités. La particularité de la région est la culture de la cardamone dont le Népal est l’un des premiers producteurs, ce doit bien être là son unique première place. Après 2 à 3 jours, le cheminement se glisse le long de gorges étroites, humides et …glissantes, pour prendre brutalement de l’altitude que l’on reperd très vite, un peu comme à la bourse…Peu à peu, on abandonne les populations hindouistes pour entrer dans les zones tibétaines plus âpres, plus austères, plus minérales.

L’arrivée au village important de Phalé marque l’entrée dans ces hautes terres qui forgent des femmes, des hommes, des enfants à leur mesure, préparés à la nudité des choses, avares de leur confort mais pas de leur travail. Un ciel gris a repoussé les habitants dans les maisons alors que quelques yaks insolents traînent majestueusement. Une ancestrale petite gompa rappelle qu’ici on est à la limite du territoire des divinités et des hommes. Par contre à la sortie du village, l’école du gouvernement n’a pas résistée au récent tremblement de terre…clin d’œil du destin ou explication logique ? On continue vers le dernier gros village de Ghunsa…paraît-il l’un des plus beaux du Népal. La vallée s'élargit, on monte lentement au milieu d'une profonde forêt de mélèzes jaunissants qui éclairent le paysage malgré la grisaille. Je traine dans ce paysage d’automne que l’hiver semble vouloir figer prématurément.

Au détour d’un sentier, une rencontre rare, un face à face, un daim musqué curieux refuse de fuir. On atteint le gros village de Ghunsa, de grandes maisons souvent de bois, espacées  et séparées par de vieilles palissades de bois, s'étalent dans une vaste plaine, les yaks sont les maîtres des prairies désertées à l'entrée de l'hiver, c’est un peu la Suisse au Népal. C'est aussi le premier et seul village du parcours où on sentira que l’on a misé sur le tourisme, mais les touristes sont rares. C'est aussi une des rares nuits que nous passerons en lodge.

La deuxième partie de ce superbe itinéraire, débute à Ghunsa, point stratégique à la jonction des sentiers vers le camp de base Nord et le passage par le chapelet de quatre cols, Ses La, Mirgin La et les autres pour rejoindre la vallée sud et Oktang le camp de base Sud. Une première étape hélas, en grande partie dans le brouillard, nous conduit à Khangpachen par un parcours superbe au milieu des mélèzes en feu. A Khangpachen, l'humidité et le froid mettent le moral en berne de quelques-uns, finalement ceux qui restent les plus enjouées sont nos petits porteurs aux pieds mouillés qui s'organisent immédiatement pour cuisiner. Kali Bahadur chargé de l'approvisionnement en eau est ravi, le coquin a trouvé gratuitement un lit au coin du feu de la maison voisine du campement et l'eau est à portée du lit. La nuit a été humide et froide.

Le temps s'est dégagé et au petit matin, les montagnes bleutées pointent dans un ciel gris acier monochrome, nous écrasent de leurs masses glacées. Le soleil vient éclairer ces paysages inhospitaliers et avec lui le moral de la troupe remonte. Aujourd’hui ce sera le grand beau. Une superbe étape, à travers les pâturages et les éboulis morainiques nous a conduit à Lhonak.Nous flirtons avec les 5000 m et le groupe avance en ordre dispersé, mais plus rien ne nous presse au paradis. L'arrivée à Lhonak à 4700 est somptueuse, une vaste prairie, 3 masures, un important troupeau de yaks, c'est la dernière zone hospitalière avant la froideur angoissante des glaciers. Une autre nuit froide et d'insomnie pour certains et un départ au petit matin dans un paysage givré pour un aller et retour au camp de base Nord, Pangpema. Très vite le soleil vient réchauffer les corps engourdis, la montée est longue, entrecoupée de quelques éboulements. Pangpema, une masure où doivent s'entasser les porteurs des rares groupes qui décident de camper en ce lieu, pour le lendemain tenter d'atteindre un point au-dessus : la barrière mythique des 6000m, souvent au prix d'un portage harassant et d'une nuit de veille pour les porteurs...alors que nous ferons presque tranquillement l'aller-retour dans la journée. De Lhonak, une longue journée de marche nous ramènera dans notre confortable lodge de Ghunsa. Ce matin, les visages ont tendus et quelques flocons de neige voltigent...car on doit prendre la route des cols.

Une organisation huilée, efficace, sans faille, la grande tente mess a été montée pour abriter les bagages, Ram a préparé un gigantesque potage, les tentes sont montées sur la neige, encore une longue nuit froide…Finalement non. L'itinéraire est  assez fréquenté car c'est le passage obligé pour rallier la face Nord et la face Sud et un petit dortoir a été aménagé. Les porteurs, toujours aussi joyeux, s'y entasseront. Dans la soirée la vue se dégage vers le Makalu et l'Everest. Le lendemain matin par un temps dégagé nous partons pour enchaîner trois cols ou plutôt 3 passages clés. L'itinéraire est copieusement enneigé et les traces absentes, glissant et le brouillard est de retour après le premier passage du Sinen La, il reste encore le Mirgin La et le Sinelapche La.

Avec une visibilité de quelques mètres, sans la moindre hésitation, Kali Bahadur tracera ce cheminement improbable dans un labyrinthe de crêtes et de combes. Une descente vertigineuse et toujours aussi glissante nous amènera à Chéram. Alors qu’avec une démarche de non-voyant nous tentions de rester debout, un funambule endiablé surfe sur le sentier tantôt gelé tantôt boueux, son guide népalais essaye de suivre comme il peut cette locomotive emballée à la poursuite du temps. C’est Danièlé, un sympathique et facétieux Italien du val d’Aoste qui a décidé de doubler les étapes pour aller se dorer à Pokhara. Il est parti ce matin de Ghunsa. D’ailleurs, il double tout, notre groupe d’abord en bondissant sur les pierres enneigées, ensuite les trekkings enchainant Tour du Manaslu-Annapurna et Everest dans le mois. J’ai remarqué que la pluie, le vent, le froid, la neige rendent morose la plupart des marcheurs et nous avons eu notre dose, on commence alors à évoquer des plans B, X, Y, Z.

Cependant, les porteurs et les « encadrants » ont moins d'hésitation. Sous un ciel de plomb, nous prenons cette route des cols qui traverse une forêt de rhododendrons aux formes enchanteresses. La neige qui tombe ajoute à la féerie. Une longue montée soutenue nous conduit dans un paysage dénudé, glacé, glissant, inhospitalier. Visibilité : quelques mètres. Les dernières longueurs du premier col le Sésé La, sont raides et difficiles. Tout est figé par le gel. Au milieu de nulle part, dans cet univers glacé, une apparition, l'infatigable Kalu et sa bouilloire de boisson chaude, et nous sommes encore à plus d'une heure du campement ...Le camp est bien plus loin dans un petit cirque enneigé mais abrité. Un japonais solitaire attend le grand beau depuis 3 ou 4 jours pour photographier le Janu...

 

Les Népalais observateurs à souhait, suivent la discussion avec amusement, ils sont prompts à dépister les effets dévastateurs de l’altitude sur les touristes... « With altitude, tourists sometimes speak too much or have very strange talk" observation ou diagnostic ? Comme toujours, c’est bien vu et judicieux de la part ces petits hommes pourvus d’un sens aigu de l’anticipation. Un bon repas, ce soir un anniversaire, une nuit dans un lodge rudimentaire mais au sec. Encore une nuit froide mais ce matin c’est le grand beau absolu, plus question de plan B, tout le monde montera vers Ramche, Danièlé est déjà lancé pour un aller-retour dans la journée, demain il sera à Yamphudin. Nous y serons dans 5 jours !!! La montée vers Ramché est un enchainement de vastes plateaux peu pentus, agréables et hospitaliers qui bordent le long glacier Nord du Yalung, Ramche (4700  m), 3 bâtisses de pierre sommaires mais en bon état et une immense plaine cernée de sommets encapuchonnés de glace.

Une descente interminable de 1500 m de dénivelé nous conduira à Yamphudin. Désormais nous avons repris pied avec le monde laborieux des villages oubliés. Certes il reste quelques sévères montées qui de ce pays sont en principe suivies de non moins bonnes descentes. Ce fut un avant dernier camp au milieu des champs en pleine moisson, puis un dernier campement bucolique au bord d'une rivière soit disant pas froide. Brutalement au bout d’une montée assassine, ce fut le dernier mètre de sentier, le premier camion, le premier coup de klaxon; la montagne nous regarde rentrer dans le monde des hommes avec indifférence, avec beaucoup de nostalgie pour nous.

Nous avons retiré nos gros souliers pour ouvrir le grand livre des souvenirs en rêvant aux germes d’une nouvelle folie.

Jean-Pierre Girolami

 

Le camp est installé rapidement, une après midi paisible se profile enfin. Danièlé suivi de son guide redescend d’Oktang, avant de repartir dans sa course endiablée vers des rivages plus accueillants. Nous l’invitons à déjeuner avec nous …pâtes-fromage râpé (pour un italien). Il invoquera la « Madonna ». Le temps restera au beau, le lendemain nous atteindrons tranquillement Oktang, dernier point fréquentable par des marcheurs. Nous passerons là un long moment face à la gigantesque paroi sud du Kangchenjunga, au silence seulement troublé par les craquements des avalanches et des éboulements de pierres. Un amoncellement d’offrandes et d’ex-voto indique que ce sommet n’est pas comme les autres, redouté et adoré à la fois. C’est dans de tels endroits que l’on sent la fragilité de l’être. Encore plus qu’ailleurs, l’homme n’est ici que de passage. Il faut s’arracher à ce site ensorceleur, l’aventure est presque consommée, le retour est en marche. Le chemin nous livrera encore des endroits d’une beauté sauvage, du col de Lamite Bhanjyang une dernière vision époustouflante du Jannu dont la silhouette fantomatique règne sur la région.