Pour mieux comprendre remontons de quelques siècles en arrière. Il était une fois, dans les années 600 et quelques, un roi du Tibet, Srong-tsen-gam-po, qui épousa deux princesses, l’une népalaise, Bhrikuti du royaume de Licchavi (vallée de Kathmandou), l’autre chinoise, Wen Cheng. Elles étaient toutes les deux bouddhistes et seraient à l’origine du développement de cette croyance au Tibet. Mais ce roi était-il vraiment bigame ? Malgré les apparences, ce n’est pas si certain, car selons la légende ces deux princesses étaient en réalité des réincarnations de Tara, un bodhisattva féminin que l’on considère le plus souvent comme une déesse.
Donc il nous faut remonter encore plus loin dans le temps. L’origine de Tara se situerait dans la foule du panthéon hindouiste. Pour les bouddhistes, elle serait née d’un pétale de lotus qui flottait sur un lac de larme coulant de l’œil droit du bodhisattva Avalokitésvara tandis que Bhrikuti naissait de la même façon sur le lac coulant de l’œil gauche. Pourquoi pleurait-il, pour quelle raison était-t-il triste je ne sais pas, peut être de voir la misère dans le monde, et je ne sais si quelqu’un s’en souvient exactement. On peut trouver quelques variantes de cette légende mais toujours en relation avec les larmes d’Avalokitésvara. Sans doute surent-elles le consoler car à partir de là, souvent confondues en un même personnage Tara-Bhrikuti était promise à une brillante carrière qui s’est surtout accomplie au Tibet et au Népal ainsi que dans une grande partie de l’aire des Bouddhismes du Grand Véhicule. Et cette carrière parait encore loin d’être terminée. Peut-être ce succès est-il en grande partie du à sa féminité, car en dehors d’elle le panthéon bouddhique est outrageusement masculin. On peut noter aussi qu’il existe un pic Bhrikuti, de 6364m, au Nord du Mustang.
Mais comme tout ce qui concerne le bouddhisme tibéto-népalais, rien n’est simple ! Et quand on parle de Tara, il faudrait dire des Taras. Elle n’est pas unique, elle n’est pas double, elle est multiple. En effet suivant la mission qui lui est assignée elle prend des couleurs, des postures, des « uniformes » différents. On en compterait 21 versions. Pour les couleurs seulement : Si on rencontre le plus souvent Tara verte et Tara blanche, il y a aussi la jaune, la rouge, la bleue et la noire… Les deux premières sont d’un abord agréable et toujours prêtes à venir en aide aux pauvres mortels, les autres ne seraient pas toujours d’aussi bonne humeur mais sans jamais être bien méchantes et en fait leur rôle est surtout d’écarter de notre route les démons et autres êtres malfaisants qui pourraient nous mettre en danger. Et puis on la trouve debout, ou assise les deux jambes repliées ou l’une à demi déployée. Elle peut avoir quatre bras et même 7 yeux : en plus de nos deux habituels, il y en a un sur le front, dans la paume des mains et sous la plante des pieds (pas évident pour marcher, même si ça permet de mieux voir où on pose les pieds !). Elle est souvent richement vêtue, et signe facile à identifier elle tient dans sa main gauche une fleur de lotus, rappel de sa naissance, et marque d’un symbolisme pas toujours facile à décrypter pour des profanes.
Et c’est vrai qu’il est difficile de s’y retrouver dans les facettes foisonnantes de ce culte. En revanche, cela nous vaut de nombreuses images, tangkas ou sculptures, souvent d’une grande valeur artistique représentant une mince et belle jeune femme. Nous allons en voir quelques exemples népalais provenant souvent de diverses collections de musées.
Tout d’abord, deux tangkas d’une certaine originalité. L’un, entièrement doré pour une Tara blanche. Elle est assise, les jambes croisées, sur un trône supportant une mandorle ornée de motifs végétaux. Elle tient dans sa main gauche un vase en forme de lotus, entouré de feuillage, du vase émergent deux fleurs de lotus. Elle porte de nombreux bijoux. Sur l’autre, d’un style tout à fait différent, on n’hésite évidemment pas à reconnaître Tara verte. Assise, l’une de ses jambes à demi déployée, elle est prête à se lever pour porter assistance à qui en a besoin. Mais il faudra, peut-être, qu’elle se débarrasse de ses deux superbes fleurs de lotus bleu, l’un tenu de la main gauche, l’autre accroché à son poignet droit. (Noter la représentation fantaisiste des feuilles du lotus). L’intérêt de cette figuration c’est aussi de montrer, virevoltant autour du sujet principal, l’essaim des vingt autres incarnations de Tara.