Kali Bahadur Magar, un homme attachant.

 

Je l’avais surnommé « Traouque Sègue », autrement dit « Troueur de Haies », il faut avoir fait de la luge dans les prés du Comminges cernés de haies, pour saisir encore mieux toute la piquante saveur de cette appellation. Finalement cela désigne quelqu’un capable de passer n’importe où. De son vrai nom : Kali Bahadur Magar, était notre guide local recruté à Taplejung par le flair infaillible de Ram, notre cuisiner 10 toques.

 

Kali Babhadur Magar formé à la dure école d’une nature impitoyable qui prépare l’Homme à la nudité des choses, est un mélange de brutalité naturelle et de subtile finesse.

C’est lui qui avant tout le monde entre 5h30 et 6h, alors que nous hésitions à sortir de la douceur du sac de couchage, partait ouvrir la route, flanqué de 2 porteurs lourdement chargés. C’est à lui que revenait aussi la responsabilité de poser le camp de midi et de la nuit… et jamais il ne nous a trouvé un « coin pourri ».

 

Il connaissait par cœur chaque piège d’un sentier fracassé par le récent tremblement de terre, il attirait la sympathie de chaque aubergiste, savait où trouver le lama gardien de la clé de la gompa du coin, coiffé d’un de ses deux bonnets de Pierrot à géométrie variable mais équipé de la même façon du premier au dernier jour. Il a été le guide suprême mais non diplômé de notre folle équipée. Après toutes questions et avant chaque réponse, il consultait d’un air absorbé presque inquiet sa montre, son seul signe de richesse, non pas pour savoir l’heure, mais pour se donner le temps de la réflexion... subtilité de sa rudesse.

 

Je me demanderais toujours comment avec une visibilité de quelques mètres, il a tracé sans dévier du moindre mètre, ce cheminement improbable lors du passage des cols, une succession de 4 passages entre 4500 et 4800 m dans la neige et le brouillard parmi un labyrinthe de combes, de crêtes et de corniches.

Autre contrainte de son cahier des charges, il était chargé de l’approvisionnement en eau, lourde tâche déjà en soi pour satisfaire les besoins de toilette frénétique de 18 touristes, enfin pas tous car il y avait quelques récalcitrants aux ablutions. Il s’en est acquitté sans se départir de son large sourire, sauf quand quelques porteurs pensant déjouer sa vigilance, tentaient de lui resquiller de l’eau chèrement acquise au prix de nombreux portages loin du camp, plongeant les mains dans un torrent glacé. Très vite les petits jeunes ont appris qu’ils ne la lui feraient pas.

 

Kali Bahadur Magar selon son origine ethnique aurait dû être Hindouiste, eh bien non, il est chrétien et je l’ai surpris plusieurs fois, très tôt le matin, abîmé dans ses prières avant de réajuster un de ses deux fantasques bonnets bariolés, d’assujettir sur son crâne une charge de 30 kg pour se lancer avec ses compagnons de labeur dans son marathon quotidien.

 

Kali Bahadur Magar, homme jovial et attachant, marcheur certainement infatigable, danseur et enjôleur public, ne pouvait pas nous laisser indifférent. Tranquillement au dernier jour, son contrat rempli, il est reparti vers son destin de pauvre quelque part dans les collines qui se figent dans les vagues bleutées de l’Himalaya.

 

J’aurais aimé que notre chemin soit plus long, que notre complicité silencieuse joue les prolongations, c’est un pauvre que j’ai préféré à beaucoup d’autres.

   

JP Girolami